Je pense au parcours de François Ozon quand j’écris cela. Il a certainement bataillé pour faire admettre son Sitcom (1997), qui reste une oeuvre dérangeante et si surprenante.
Je pense aussi à Michel Houellebecq et à ses débuts : venant de nulle part, il arrive sur le marché du livre comme un coup de tonnerre, devient une diva médiatique, puis se terre dans son ” Paradis ” irlandais, loin de tout et du monde parisien qui l’adule ou le déteste.
” Angel ” commence comme un conte de fées et c’est bien là que l’on reconnaît Ozon (cf. Les Amants criminels - 1998), avec son goût du kitsch, des petits oiseaux, des biches…
Cette jeune fille est persuadée d’avoir du talent, le feu sacré. Elle écrit sans avoir lu ; quand on lui demande quelles sont ses références littéraires, elle répond qu’elle ne lit pas. Tout vient de son imagination, qu’elle a fertile. Elle est capable d’imaginer des pays et des personnages sans les avoir visités ou rencontrés. Ecrit-elle ses réminiscences ?
Elle offre certainement un beau cas clinique, car elle fait partie de ces enfants qui pensent ne pas être le fruit des oeuvres sexuelles de leurs parents. Elle est issue de la cuisse de Jupiter, mais pas de cet appartement situé au-dessus de l’épicerie du petit village.
Nous ne pouvons qu’être ulcérés quand l’institutrice refuse la rédaction de sa jeune élève, que celle-ci lit tout haut devant la classe ; son écrit n’est pas la réalité de sa vie mais il sort tout droit de l’imagination dont elle fait preuve.
Puis le scénario nous raconte sa vie de nouvelle Barbara Cartland : elle renie ses origines sociales, achète un château qui s’appelle ” Paradise “, se marie par amour avec un fils de l’aristocratie anglaise, subjugue la soeur de ce dernier. Cette soeur qui lui dévouera sa vie en soutenant sa cause et en essayant de garantir son bien-être.
Le roman à l’eau de rose qui prend vie dans ce film n’est pas semé seulement de pétales inoffensifs ; il y a des épines coriaces : mort de sa mère (qu’elle a un peu abandonnée), fausse couche, départ du mari à la guerre (décidément thème récurrent en ce moment, cf. Lady Chatterley), puis son retour dans un corps meurtri.
Je n’ai pu m’empêcher de penser à Scarlett O’Hara et à toutes ses misères. Mais celle-ci est plus une victime de sa propre vie, alors qu’Angel semble plus mûre et sa détermination dans l’écriture lui fait déplacer des montagnes.
Mais son don d’écrivaine est-il une supercherie ? Elle a du talent certes et elle reste proche de l’attente des femmes de ce temps-là. Quand elle change de sujet et probablement de style, ses lectrices l’abandonnent. Elle n’en a cure, jusqu’au moment où son mari a besoin d’argent. Là, elle se met à rédiger un roman par amour, selon ce qui auparavant avait fait son succès dans les librairies. On voit, dans cet instant particulier, qu’elle maîtrise son art et son public. N’a-t-elle donc pas, dès son premier livre, vécu sa vocation d’écrire comme un moyen de se sortir de son humble condition sociale et non comme un besoin irrépressible de dire les choses qu’elle avait sur le coeur ? En cela, nous comprenons pourquoi ses romans n’auront pas de postérité après sa mort. Même si sa création n’est pas si mauvaise, elle n’est pas suffisamment personnelle pour durer dans le temps. Elle est alimentaire. Elle n’aura pas révolutionné la littérature.
L’actrice est surprenante, envahissante. Je ne l’ai pas reconnue (elle a joué dans Scoop de Woody Allen). Elle m’a fait penser à Bernard Giraudeau dans Gouttes d’Eau sur Pierres brûlantes (1999) : monstre de volonté qui fait plier tout le monde devant ses désirs.
Je ne suis donc pas d’accord avec l’avis d’un gaïen qui disait que ce film est un produit commercial (et donc plutôt mauvais). J’en veux pour preuve que dans la grande salle de cinéma où nous étions, il n’y avait pas beaucoup de monde, sauf bien sûr quelques femmes entre elles.