Archives pour mai 2006

Fanny Berger

mai 30, 2006

Hier soir, sur Arte, j’ai vu un très beau documentaire fait par la famille de Fanny Berger de son nom de baptême Odette Bernstein.
C’était une modiste qui avait sa boutique 5 rue Balzac à Paris pendant l’entre-deux guerre.
Issue d’une famille juive et de quatre grands-parents d’origine juive, cette pauvre femme a disparu dans un camp de concentration en 1942.
Comment l’on parle de mode et de fabrication de chapeau pour arriver aux archives de la Caisse des Dépôts et Consignations (spoliation de ses biens non-aryens), aux archives notariales (pour cession du fonds de commerce en vue de l’aryanisation de l’économie), aux archives de la police de l’Etat français vichyste et collaborationniste.
Je ne sais plus si c’est Le Pen qui disait que la vie sous l’Occupation allemande n’était pas si dure que cela. Il faudrait lui coller l’étoile jaune, lui interdire d’aller dans les cafés, d’exercer une profession indépendante, d’aller dans les jardins publics, de faire de la bicyclette, d’aller au cinéma, de subir le couvre-feu de 20:00 à 6:00, etc.
Comment l’on commence l’histoire par un chapeau que fabriquait et créait Fanny Berger et l’on finit sur des registres de recensement exterminateur de la question juive.
Quand on regarde ce reportage et que l’on entend le nom de ces lieux parisiens où l’on circule aujourd’hui librement et avec plaisir, on est ému et écœuré de ce qu’ils ont pu représenter à une certaine époque.
C’était un très beau reportage, vraiment très beau et il nous rappelle encore une fois comment nous pouvons du jour au lendemain devenir le bouc émissaire d’une société en mal de purification par la race supérieure existante seulement dans la tête de personnes aux idées bassement matérielles et démagogiques.

Volver (2005) Pedro Almodovar

mai 25, 2006

Quand je vais voir un film de ce réalisateur, j’y vais surtout pour sa couleur rouge.
J’ai été servi. Il y en a. Dès le début du film et tout au long. Les seuls intermèdes au rouge sont le bleu de l’hôpital et la réunion des femmes en deuil (donc de noir vêtues).
Le sujet du film n’est pas surprenant, il est dans la continuité de ce qu’Almodovar nous a montré jusqu’à présent : relations familiales passionnées et secrets de famille.
J’ai eu le sentiment que ce film était la synthèse de certains de ses précédents films : le village ressemble à celui de “La Fleur de mon Secret” (le plus beau film du réalisateur selon moi), le restaurant est situé dans un endroit qui ressemble à l’un des lieux de “Parle avec Elle”.
Les personnages y sont aussi : une prostituée, un homme alcoolique, une femme seule avec un enfant, la famille avec toute la tribu, la téléréalité écœurante et marchande, la petite pique sur la crédulité des catholiques.
Et si ce qu’Almodovar n’avait cessé de nous dire depuis le début avait un rapport avec la paternité ou bien l’origine de notre personnalité : d’où venons-nous, où sommes-nous, qui aimons-nous ?
On comprend très vite le sujet du film et rien ne m’a surpris dans le scénario. Tout était suggéré, il suffisait de lire entre les lignes.
Je ne peux donc pas crier au génie devant ce film. Il est dans la continuité et comme tout bon artiste, Almodovar continue de créer une œuvre globale faite de plusieurs épisodes de ses sentiments enfouis.
Même s’il ne se renouvelle pas et reste centré autour des mêmes thèmes de la famille et des relations hommes/femmes, je ne me lasse pas de ses acteurs choisis pour leur grâce et leur vérité. Penelope Cruz est vraiment à tomber à la renverse, les autres femmes sont toutes plus ou moins inquiétantes. C’est dommage de nous avoir privé du beau mari dès le début, j’en aurais bien profité visuellement plus longtemps.
Il y a deux scènes étranges, presque comiques et très belles : le nettoyage des tombes par toutes ces veuves et la magnifique scène des femmes en deuil avec leurs éventails tourbillonnants.
Je n’aimais pas la langue espagnole quand j’étais enfant, je ne sais pas pourquoi. Et depuis quelques temps, c’est vraiment un plaisir immense de l’entendre. Peut-être un peu grâce à Almodovar… Je ne me souviens plus si le ciné-club de FR3 montrait les films de Carlos Saura en langue espagnole sous-titrée. Je n’en ai manqué aucun à l’époque et j’étais un inconditionnel de “Cria Cuervos ” ” Anna et les Loups” et ” Maman a Cent Ans ” (j’adore ce dernier film).

Ligeti, Mozart, Glenn Gould

mai 14, 2006

Hier a été une journée musicale passée chez moi.
Rester chez soi est le moyen que l’on a quelquefois d’écouter ses disques compacts et de se faire plaisir à les réentendre.
J’avais un système de pastilles autocollantes il y a plus de dix ans qui me permettait de savoir si j’avais écouté telle ou telle œuvre, grâce à cela je pouvais passer à la suivante et ainsi ne pas oublier un CD de dessous les fagots.
Au bout de quelques mois, j’ai laissé tomber car cette systématisation n’était plus possible en raison du temps que cela prendrait à écouter l’intégralité de ma discothèque de musique classique.
Ma technique actuelle est donc le piochage dans les rayons, souvent le hasard ou ce que je lis ou entends autour de moi influencent mon choix.
Est-ce la nostalgie de Stanley Kubrick qui m’a incité à choisir ce compositeur du 20ème siècle ? Peut-être.
J’ai découvert Ligeti grâce à “Musica Ricercata” utilisé dans le plus beau des films de Kubrick “Eyes wide shut “. C’est un univers étrange et original, un style unique et froid. J’adore.
Le réalisateur a utilisé d’autres oeuvres (“Requiem”, “Lux Aeterna” et “Atmosphères”) dans son “2001, l’Odyssée de l’Espace” pour servir de musique d’accompagnement au monolithe. C’est si beau dans ces films que l’on ne peut qu’être bouleversé par ces oeuvres contemporaines.
Hier, ce fut la continuité de la semaine passée à écouter quelques oeuvres instrumentales de György Ligeti qui m’a conduit à entendre ” le grand Macabre “.
C’est un opéra que j’aime beaucoup par sa musique, son côté farce burlesque, son “Sprechgesang”, ses utilisations sonores inattendues (klaxons, sirènes). L’histoire est ubuesque, elle n’a ni queue ni tête, ou bien si, elle est une métaphore sur le pouvoir, la mort, l’amour, la fin du monde. Des thèmes récurrents dans l’art en fait, réunis en une seule pièce musicale presque monstrueuse mais oh combien intéressante et passionnante.
J’aime le Sprechgesang (le parlé-chanté) que l’on retrouve chez Richard Strauss dans ” Salome ” et dans le sublissime ” Woyzzeck ” de Berg. C’est toujours un grand bonheur d’entendre cette langue déclamée entre le chant et la diction, même si l’on dit que les chanteurs ne savent pas parler et que les acteurs ne savent pas chanter… Cruel dilemme dans le choix des oeuvres enregistrées qui utilisent ce procédé d’expression : de bons chanteurs mais à la diction improbable (chanteurs non-allemands souvent) ou de bons comédiens, chanteurs de moyenne catégorie. Ce n’est pas grave en soi. Une œuvre s’apprécie dans son ensemble et il faut savoir laisser les petits détails imparfaits de côté.
Je conseille donc ce délicieux opéra dont les versions Howarth (chez “Wergo”) et Salonen (chez ” Sony”) me charment tout autant.

La RTBF a diffusé hier, l’Eurovision des Jeunes Musiciens 2006 à Vienne (Autriche). Thème obligatoire pour cette année : Mozart évidemment. A 21h00, je trouve que l’heure était très appropriée pour montrer ce concours. Y a-t-il une chaine de télévision française qui a jugé bon de le montrer ?
Bon, qui ne connaît pas Mozart et ses oeuvres les plus célèbres ? Le musicien que tout le monde reconnaît dès les premières notes jouées. Je prends toujours plaisir à entendre ses oeuvres, ça paraît tellement facile… c’est peut-être ça son génie. Merci à la RTBF de m’avoir montré cette finale de concours où les musiciens classiques étaient bons, où l’on a pu voir des musiciens “folkloriques” réinterpréter des oeuvres de Mozart (balalaïkas, trompettes, chanteurs d’Afrique du Sud). Deux interprètes ont joué de l’orgue de verre : c’est vraiment un très bel instrument ; toujours le beau souvenir de ” E la nave va ” de Fellini (la scène du concert de verres de cristal est un “must”).

Pour finir en beauté, Arte a diffusé un portrait de Glenn Gould très intéressant.
J’ai découvert ce pianiste par des cassettes audios que j’ai achetées dès mes premières paies. Les premières oeuvres que j’ai connues, jouées par lui, furent ” les Variations Godlberg “, une transcription d’un opéra de Wagner dont je ne me souviens plus le titre et des transcriptions de Liszt pour une symphonie de Beethoven.
Je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas dans mes auditions de ces oeuvres, mais je ne savais quoi. J’ai mis beaucoup de temps à comprendre ce qui me surprenait et quand je l’ai compris, j’ai trouvé ça magique, attendrissant, énorme : Glenn Gould chante quand il joue. Nous avons le son du piano et sa voix en prime.
Je le comprends tellement dans son besoin de dire la musique quand on la joue ou l’entend, que c’est peut-être le musicien le plus humain que je connaisse. L’œuvre est intériorisée et interprétée par le corps entier.
Son répertoire évidemment me touche beaucoup : Bach est le monstre sacré de mon Olympe. Les variations Goldberg un monument. Mais il s’est aussi intéressé à Schoenberg, Schubert, Beethoven, Mozart.
Ce documentaire de Monsaingeon nous présente le pianiste lors de ses enregistrements et l’idolâtrie de certaines qui entretiennent sa mémoire.
Je ne suis pas un musicien professionnel et n’ai pas de culture musicale apprise par le solfège ou la pratique d’un instrument de musique (j’ai une formation basique de collège). Je ne peux donc pas faire une critique technique de sa façon de jouer, qui semble-t-il est très influencée par sa position basse devant son piano, mais il a sa manière à lui de jouer. Il est virtuose, il est méticuleux. Il a beaucoup travaillé en studio et donc ses enregistrements manque quelquefois de spontanéité. Mais une œuvre jouée par lui est une manière différente de l’entendre ; cela permet d’appréhender autrement un morceau de musique, il modifie les tempi et donc accentue telle ou telle partie de la partition.
Ce documentaire est vraiment beau et enthousiasmant (je n’aime pas beaucoup ce dernier adjectif à cause de sa référence religieuse, mais bon…)

Bubble (2005) Steven Soderbergh

mai 14, 2006

Film très sobre et qui passera discrètement à côté des autres. C’est bien dommage car il est très bien construit, filmé, joué.
L’univers d’une petite ville américaine, chez les gens de la “middle low class”. Tout le monde a un ou deux boulots pour finir les fins de mois. Avoir une voiture est un luxe et le covoiturage est de rigueur.
Une usine de fabrication de poupées en plastique et une autre de pelles à manches en bois.
Un microcosme en dehors de tout, de tout ce que l’on voit habituellement dans les films américains.
Dans cette société blanche et croyante, on vit dans des mobile-homes étriqués en bois. On partage son logement avec son vieux père ou sa mère, faute de pouvoir faire logis séparés.
Le moindre collègue de travail devient son ami, devient l’être peut-être le plus important de sa vie de tous les jours.
Une jeune fille au comportement étrange va bouleverser cette petite vie de routine.
Il n’y a pas de coups de feu, il n’y a pas de destructions de voitures, c’est vraiment la petite ville très calme et insignifiante.
Evidemment, tout peut arriver et le pire arrive.
Est-ce par amour, par jalousie, par envie ou enfin par égarement qu’un meurtre est perpétré ?

Transamerica (2004) Duncan Tucker

mai 13, 2006

Je sais que c’est un sujet douloureux pour ceux qui vivent ce double personnage qu’ils sont : appartenir à un genre physiquement et être d’un autre genre dans la représentation intellectuelle que l’on a de soi.
Je sais que je ne devrais dire que du bien d’un film, quand il a décidé de montrer la difficulté de changer de sexe vis-à-vis des autres et de soi-même.
Mais malgré tout, ” Transamerica ” ne m’a pas emballé. Et j’en suis vraiment gêné et presque désolé.
Il ne m’a pas emballé car il reprend ce que les autres ont déjà montré : le road movie de “Priscilla Folle du Désert” (traversée des Etats-Unis/Australie en voiture) et le jeu de scène de “Tootsie” (même voix, même problème pour être vraie dans son rôle de femme parfaite et digne).
Je n’ai pas trouvé ce film original, c’est ce qui manque pour intéresser, captiver, se souvenir. Il n’y a pas de performances des acteurs. Ils jouent bien leur rôle, c’est tout.

Le road movie, ça commence un peu à lasser dans le cinéma américain. J’ai plaisir à revoir ” Thelma et Louise”, car ce film est magnifique de beauté et de sensualité ; j’ai eu plaisir à voir ” Une Histoire Vraie ” avec ce tracteur traversant les divers Etats américains.

J’ai eu plaisir à voir “Tootsie” en son temps, car c’était attendrissant et drôle, même si ça n’avait pas de lien direct avec l’homosexualité (et encore…) ou le transgenre ; je suis toujours amusé par le délire absolument irrésistible de ” Priscilla Folle du Désert ” et de l’originalité de cette œuvre trépidante.

“Transamerica” est plat. Le seul petit intérêt, serait pour le jeune et très beau garçon, libéré de prison, prostitué et un peu voleur, toxicomane et vivant dans un squat. Son attirance pour cette femme en métamorphose dont il apprendra par la suite qu’elle est son père (” le Souffle au Coeur ” de Louis Malle avait d’autres ambitions pour montrer des rapports mère-fils beaucoup plus audacieux) ne convainc pas.

La halte dans la maison d’une transsexuelle cherche à être un épisode joyeux, le grand guignol avec la mère/grand-mère est très drôle et l’on s’amuse bien. Le vieil indien amoureux est un cliché de plus.

Non vraiment. A vouloir être commercial, ce film en perd vraiment son sens et son originalité, sa vie et son intérêt.

A mon souvenir, Fassbinder avait fait un très beau portrait de la transsexualité dans l’ “Année des Treize Lunes ” même si c’était très noir et douloureux.

Chuck and Buck (2000) Miguel Arteta

mai 13, 2006

Je suis tombé par hasard à la télévision cette semaine sur ce “petit” film, dont je n’ai jamais entendu parlé. Je l’ai pris en cours de diffusion, mais je ne regrette pas du tout mon zapping.
Deux garçons, copains d’enfance, se retrouvent après 15 ans de séparation.
Chuck est en couple et va bientôt se marier, Buck est célibataire et tente de renouer avec son ancien compagnon de jeux.
L’un a une situation professionnelle et sociale, l’autre doit construire son identité mise de côté pendant quelques années passées près de sa mère souffrante (?).
Un chien dans un jeu de quille, voilà ce qu’est Buck. Sa liberté retrouvée après le décès de sa mère, il veut réaliser son rêve d’enfance ou tout simplement continuer son enfance interrompue : il cherche à renouer les liens solides qui le liaient à Chuck.
Tout sera matière à contacter son ex-camarade : rendez-vous, cadeau, appels téléphoniques, entrevue avec la petite-amie de Chuck.
Non seulement il veut reprendre son amitié là où il l’a laissée, mais il écrit une pièce qu’il mettra en scène dans un petit théâtre. Le sujet en est son amour contrarié pour Chuck et le théâtre se trouve en face du travail de ce dernier.
Le casting pour trouver les acteurs est très drôle et la directrice du théâtre est un personnage attachant.
Ce que j’ai aimé dans ce film c’est que les choses sont dites simplement et sans ambiguïté : Chuck et Buck ont eu ensemble des relations sexuelles quand ils étaient gamins. La future femme de Chuck le sait ou l’apprend et n’en fait pas un drame. Elle admet naturellement que tout être a le droit de chercher d’abord sa sexualité et de la vivre pleinement ensuite.
Comme on a l’habitude de voir les homosexuels tueurs à Hollywood, de temps en temps on a peur que le harcèlement que Buck fait subir à Chuck se termine en crime sanglant, mais au contraire, tout se finit bien.
Le film est drôle souvent, sérieux aussi. Une autre approche de la sexualité sans les bons sentiments et le désir soit de faire pleurer dans les chaumières, soit de satisfaire un public ciblé.
Un bon “petit” film qui m’a beaucoup plus intéressé que “Brokeback Moutain” par exemple.

Klimt (2005) Raul Ruiz

mai 3, 2006

Après l’exposition de ” Klimt, Schiele, Moser, Kokoschka ” au Grand Palais en 2005/2006 (je n’y suis pas allé par paresse), le dernier film de Ruiz nous montre, à sa manière, la Vienne 1900 vivante et artistiquement/intellectuellement essentielle.
Une Vienne hantée par des artistes peintres (Klimt, Schiele), des philosophes chamailleurs (Wittgenstein) et des femmes du monde.
La ville austro-hongroise, capitale d’un Empire que l’on sait a posteriori en train de mourir, est telle une bulle de champagne ou une valse tourbillonnante. Le travelling de la caméra du début du film nous entraîne dans cette danse au risque de nous enivrer et de donner le tournis.
Nous voyons un artiste-peintre mourant de pneumonie à l’hôpital, amateur de jolies femmes, atteint de la syphilis, ayant un enfant vivant dans une espèce de taudis avec une fille-mère qui attend la pension alimentaire mensuelle. Un homme qui a du mal à se séparer de ses oeuvres.
Ses rapports avec ses maîtresses sont une espèce de complicité /opposition /complémentarité/mélange que l’on peut retrouver dans le foisonnement fusionnel de certaines de ses oeuvres (die Jungfrau, die Freundinnen).
Peintre de la feuille d’or à la manière de la peinture byzantine, la légèreté de cette matière onéreuse est reprise dans celle des flocons de neige qui flottent autour des personnages dans certaines scènes d’extérieur.
L’illusion ou la déformation de l’image vue par l’œil du maître est très importante dans ce film : la réalité vue dans le reflet de l’eau que l’on a remuée, le gabarit (sorte de cadre portatif) qu’il porte régulièrement à son œil pour regarder un sujet digne d’être peint, les ombres chinoises (très belle scène où le réel communique avec l’illusion d’optique).
Raul Ruiz est un monsieur d’une grande culture et qui aime la partager. Les références sont partout. Ce qui déroute est notre manque de références à ses propres références. Il faut voir et revoir ” Klimt ” au fil du temps et de nos années pour sentir l’intelligence de ce film. Je comprends que son œuvre déroute et déçoive dans l’immédiat, car elle ne donne pas les clefs de ses allusions dès la première projection.
Le fond de l’œuvre se déguste progressivement, la forme est magnifique et appréhendable dès les premières images.
Très beau film difficile à saisir donc. Beaucoup de spectateurs sont partis avant la fin de cette œuvre étrange.
Je le conseille vivement aux inconditionnels du réalisateur.

Sophie Scholl (2004) Marc Rothemund

mai 1, 2006

Munich, 1943. Des étudiants impriment des tracts contre la boucherie du Front de l’Est, contre la persévérance maladive du Führer à vouloir gagner la guerre malgré Stalingrad.
Une sœur et un frère, Sophie et Hans Scholl, se font prendre à déposer des tracts dans l’université et surtout à jeter du haut d’un escalier, quelques tracts subversifs au moment où la sonnerie de fin de cours retentit.
S’ensuit un long interrogatoire entre Sophie et un inspecteur de la SS.
Ce qu’il y a de surprenant dans ce film, c’est qu’il n’y a pas de torture physique comme on imaginerait que cela fut. La barbarie nazie n’est pas montrée comme nous avons l’habitude de la voir dans les précédents films français ou américains.
Est-ce parce que c’est un film allemand tout simplement ou parce qu’en 1943, toute le grande Allemagne se met à douter d’elle-même ?
Le SS a un fils de l’âge de Sophie Scholl et semble touché par cette fille au sang froid et à la répartie étonnants. Il essaiera de lui donner des solutions pour sauver sa peau, entre autre de dénoncer ses complices ; ce que Sophie se refuse de faire.
Le film est un huis-clos fait de plusieurs plans différents : le SS et Sophie, la détenue communiste et la jeune fille dans leur cellule partagée, la salle du tribunal, les adieux aux parents.
Sentiment d’enfermement mais sans violence. La seule violence sera l’éructation du juge au moment du procès. Ce passage est très impressionnant, l’acteur est fantastique. Il y règne une telle rigueur, une telle incompréhension entre les accusés et le juge. Ce dernier est le seul à maintenir l’ordre dans la pièce du tribunal où l’auditoire n’est composé que de soldats de la Wehrmacht.
Il n’y a, dans cette Allemagne bombardée, que Hitler et ce juge-là pour continuer de croire en la victoire du IIIème Reich.
Le reste de la population est entre les deux : la repentance, les désillusions, le désir de rachat des cruautés des premières années du nazisme. Tout le monde vit dans la peur. Celle des Alliés qui viendront pour punir les monstres, celle de l’éventualité d’un miracle nazi malgré les défaites successives.
C’est pour cela que je peux comprendre le manque d’entrain de toute la population pour punir ces jeunes gens et pour cette raison que les Scholl n’auront pas les 99 jours de délais de grâce avant l’exécution de leur peine capitale. C’est expéditif car les Alliés sont à la porte de l’Allemagne et il faut un exemple immédiat pour dissuader les autres défaitistes de tous bords d’entamer les dernières forces vives du Reich.
C’est un film sans trop de méchancetés des systèmes répressif et carcéral et ce n’est pas une caricature des Allemands nazis telle qu’on se les imagine. Les Allemands sont enfin conscients de l’inutilité de la guerre totale qui tue ses enfants de plus en plus jeunes, qui est à l’origine d’une pénurie extrême (manque de papier pour écrire par exemple), qui fait souffrir la nation belligérante, un comble ! Les gens ont toujours la mémoire courte en matière d’histoire guerrière : on part à la guerre la fleur au fusil, on en revient souvent mutilé, avili, écœuré.
C’est un film sobre, efficace, mené tambour battant (les percussions de la bande originale sont là pour rythmer les séquences). Les acteurs sont beaux et bons dans leurs rôles respectifs. Sophie est lumineuse. Elle a des valeurs que la jeunesse a souvent : pas de compromission, pas de faiblesse, pas encore la peur de la mort.
Je sais qu’après avoir fait le film ” La Chute ” sur Hitler et ses derniers jours dans le bunker berlinois, les Allemands ont réussi à ” humaniser ” leur passé. Ce deuxième film est là, lui aussi, pour présenter différemment l’histoire allemande. Mais il manque quand même une pierre à l’édifice du cinéma allemand : faire un film sur l’accession de Hitler au pouvoir jusqu’à 1943. Période où beaucoup pensaient qu’ils seraient les maîtres du monde et n’avaient que faire de la pitié pour les faibles.
Ce serait un bel exemple de politique universelle de montrer ce que la démagogie est capable de faire quand on fait de la politique et que l’on a un fond européen ancestral de xénophobie.